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Sur les adaptations des oeuvres littéraires en bande dessinée

Noémie Budin signe cet article pour le compte d’AeF. Elle est titulaire d’un Master recherche en lettres, arts et cultures. Elle est spécialisée en littérature de jeunesse française, et a notamment confié à Acta est Fabula un article au sujet du roi Arthur.

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Adapter les classiques pour la jeunesse est aujourd’hui une question essentielle pour les maisons d’éditions comme pour l’Education nationale. Il s’agit en effet de faire naître chez le jeune lectorat le goût pour la lecture, et principalement pour la lecture des œuvres classiques. Cela passe par la mise en place de collections spécialisées dans la visée de ce public particulier, à travers la création de couvertures colorées et attrayantes, d’illustrations, d’ouvrages qui résument les œuvres classiques en n’en laissant que des extraits représentatifs… Mais ces dernières années, une pratique d’adaptation s’est vulgarisée au point de devenir un phénomène de mode : la transposition d’œuvres littéraires en bandes-dessinées.

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Il s’agit avant tout de rendre plus accessibles les classiques parfois difficiles d’accès, mais ce phénomène éditorial rend malgré tout la pratique systématique : les commandes priment sur la spontanéité artistique. C’est ainsi que pour s’assurer le succès de leurs collections, les éditeurs commandent les titres présents dans les programmes scolaires et associent à ceux-ci des dossiers pédagogiques, comme par exemple Delcourt qui propose un accompagnement à ses adaptations. De même, l’Education nationale connaît elle aussi un engouement pour le neuvième art : on utilise désormais les bandes-dessinées en classe car elles permettent l’apprentissage de la langue et transmettent le goût de la lecture. Mais la question qui se pose dès lors est de savoir si l’adaptation peut aussi développer le goût de la littérature.

Le roman et la bande-dessinée sont malgré tout proches du point de vue de leur aspect puisqu’il s’agit de deux supports écrits, ce qui permet à l’œuvre de conserver globalement sa forme première. La bande-dessinée constitue donc une réduction du texte original, illustré et simplifié pour se mettre au niveau du nouveau public qu’elle vise.

Même si au fil des années il est possible d’observer l’explosion des publications de bandes-dessinées qui sont de plus en plus nombreuses, il semble que l’adaptation des classiques soit avant tout un actant de la dynamique concurrentielle entre les différentes maisons d’éditions qui n’ont de cesse de chercher de nouveaux terrains de compétition.

Par ailleurs, les maisons d’édition ont créé des collections spécialisées à ces adaptations, comme c’est le cas de « Fétiche » chez Gallimard Jeunesse, ou encore « Ex-libris » chez Delcourt, qui a par exemple adapté des textes tels que Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo.

Une bonne adaptation n’est pas un produit de substitution de l’œuvre initiale, mais un prolongement de celle-ci qu’elle complète et illustre à travers une nouvelle vision. Il y a ainsi plusieurs types d’adaptations des œuvres littéraires : les adaptations qui se veulent fidèles comme A la recherche du temps perdu de Stéphane Heuet chez Delcourt, et les adaptations libres comme le Peter Pan de Loisel. Ce dernier a ainsi interprété l’univers et les personnages de J. M. Barrie en modifiant les évènements racontés et en introduisant un ton qui n’est pas celui du roman : Peter Pan est un enfant des rues que sa mère, ivrogne, a mis à la porte, et que Clochette vient trouver. Il s’agit donc avant tout d’une appropriation de l’œuvre initiale en même temps qu’un hommage à l’auteur.

Sébastien Gnaedig, directeur des éditions Futuropolis, affirme qu’ « une adaptation ne peut être une commande, elle doit résulter de l’envie d’un auteur de s’approprier un livre dont il se sent en affinité par la thématique ou l’univers » [2]. Autrement dit, cela s’opposerait à la volonté exclusivement commerciale de développer un produit qui a déjà fait ses preuves, une œuvre littéraire reconnue de tous, afin de s’assurer un marché fidèle extensible à plusieurs formes d’articles.

C’est aussi cette idée que développe Dino Battaglia, auteur de nombreuses adaptations comme par exemple Gargantua de Rabelais, ou les nouvelles de Maupassant : « J’adapte par ailleurs des œuvres littéraires par amour pour le texte, parce que les bons scénaristes sont rares, parce que je suis trop paresseux pour écrire mes propres scénarios et que je n’ai d’ailleurs pas de très grandes qualités pour cela » [3]. L’œuvre classique devient donc dès lors source d’inspiration pour les auteurs de bande-dessinée en mal d’idées originales.

Pourtant, la bande-dessinée ne semble pas en mesure d’illustrer l’ensemble des niveaux littéraires du roman. C’est ce que Jacques Tardi explique en parlant de son travail pour la réalisation du Cri du peuple, adapté d’un roman de Jean Vautrin à qui il a parfois demandé conseil : «  la bande-dessinée a des exigences particulières par rapport à la littérature, pour tout ce qui touche à la psychologie notamment, difficile à illustrer, ou encore pour les parties dialoguées. Dans un livre, ce n’est pas un problème de consacrer tout un chapitre à une conversation dans un lieu figé. Dans un album, il est pratiquement impossible de consacrer plus d’une planche ou une planche et demie à une telle scène, ce serait ennuyeux. Cela oblige à passer par des artifices : faire évoluer un personnage dans l’espace par exemple, dans des décors différents, tout en fournissant au lecteur les informations indispensables à la compréhension de l’intrigue » [4].

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Prenons maintenant un cas précis : A la recherche du temps perdu. Il s’agit tout d’abord d’un roman de Marcel Proust publié entre 1913 et 1927 en sept volumes, ce qui en fait une œuvre considérable de l’histoire littéraire française. Au cours des trente dernières années, le roman a connu diverses adaptations cinématographiques : Un amour de Swann en 1984 qui est un film franco-allemand de Volker Schlöndorff ayant reçu le César du meilleur décor et des meilleurs costumes en 1985, ainsi que le Britsih Academy Film Awards du meilleur film étranger et des meilleurs costumes. Malgré cela, il est considéré comme une adaptation non satisfaisante du livre dans la mesure où il ne parvient pas à faire passer la richesse littéraire et profonde du texte de Proust. En 1999, Raoul Ruiz réalise Le temps retrouvé, un film franco-italo-portugais qui a reçu la Palme d’or à Cannes et une nomination au César des meilleurs costumes. S’en suit en 2000 La Captive de Chantal Akerman et Eric Kuyper, film adapté de La Prisonnière. Enfin, en 2011 est passé sur les écrans de télévision français A la recherche du temps perdu de Nina Companeez.

Il est donc possible de constater que l’œuvre de Proust suscite de nombreuses adaptations qui la mettent en images, comme pour donner vie à son récit et le réactualiser dans notre société contemporaine. Le roman a en effet déjà presque un siècle, il s’agit donc de l’adapter à un nouveau public qui n’est plus le lecteur du début du XXe siècle. Cette volonté d’illustrer A la recherche du temps perdu se retrouve aussi dans les maisons d’édition qui ont choisi de transposer le texte de Proust sous la forme de bande-dessinée. C’est ce qu’a fait Delcourt entre 1998 et 2008 en éditant cinq tomes d’une cinquantaine de pages illustrées par Stéphane Heuet qui reprend avec fidélité la mise en scène, l’atmosphère et le rythme du roman dans un ouvrage en grand format qui se vend très bien. Le pari est donc tenu pour l’éditeur qui a réussi à adapter l’œuvre avec succès.

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Mais en septembre dernier, il a été possible de remarquer dans les librairies la sortie d’un étrange ouvrage : A la recherche du temps perdu en version manga ! Il s’agit effectivement d’un manga de type Seinen, c’est-à-dire pour les jeunes hommes à partir de quatorze ans, illustré en noir et blanc et paru en 2009 au Japon dans sa version originale. Il est donc question de rassembler en cent-quatre-vingt-douze pages les volumes de Proust afin de découvrir et de vulgariser à travers ce nouveau format un chef-d’œuvre littéraire (il existe aussi de telles adaptations pour de nombreux textes tels que Les Misérables ou encore Le Rouge et le Noir).

L’édition Soleil a ainsi choisi de conserver un sens de lecture occidental à l’ouvrage illustré par des graphismes légers et « rondouillards », voire presque maladroits, représentant des jeunes filles charmantes et des décors assez présents pour apporter le contexte historique sans pour autant noyer le lecteur sous un flot d’informations. On y trouve aussi une retranscription plutôt fidèle des descriptions de l’auteur mais l’éditeur français a réalisé un effort de traduction des onomatopées japonaises plutôt malhabile car celles-ci sont parfois peu appropriées au contexte.

Autrement dit, à travers cette nouvelle transposition on constate l’ampleur de cette volonté d’adaptation des classiques : il s’agit ici bel et bien de transposer une part du patrimoine culturel pour l’approprier à un nouveau public qui est d’une manière générale plus jeune. Celui-ci ne lirait donc a priori pas le roman original parce qu’il est trop difficile à comprendre. Mais surtout, l’œuvre de Proust connait ici une évolution assez spectaculaire : elle part de sa place première qui en fait un roman littéraire français de référence, pour se transposer dans un tout autre univers qui est celui du jeune homme japonais pour qui il est transformé en manga, c’est-à-dire en une sorte de bande-dessinée réduite, dans une langue d’une toute autre logique, avant de revenir dans son pays d’origine avec un format entièrement modifié et sous la forme d’une traduction de réécriture.

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Cet engrenage complexe met ainsi en valeur le caractère parfois étrange du phénomène d’interculturalité, tout en montrant les différentes exigences de l’adaptation. En effet, celle-ci nécessite non seulement une réduction et une simplification de l’œuvre originale, mais aussi et surtout un changement de forme et parfois même un changement de langue et d’univers afin de se mettre au niveau du public visé, qui peut être d’une autre génération, d’un autre pays, ou d’une autre époque.

Cela montre aussi qu’une œuvre est parfois difficile à aborder pour un certain public qui aura de ce fait du mal à la lire, mais qu’une adaptation, quelle que soit sa nature, peut alors permettre à ce même public de comprendre le sens et la visée du texte original, voire même, d’avoir envie de le lire. Combien de personnes ont ainsi voulu lire Tolkien après avoir vu les films de Peter Jackson ?

Il est enfin possible de constater que d’une manière générale, adaptation rime avec élargissement du public : il ne s’agit pas seulement d’offrir un nouveau produit aux personnes « ayant déjà consommé un premier article de la gamme », mais de mondialiser une œuvre qui dès lors, n’appartient plus uniquement au patrimoine d’un pays en particulier, mais à la culture universelle.

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[1] Peter Pan, Régis Loisel

[2] http://culture.ulg.ac.be/jcms/j_6/accueil

[3]http://etc.dal.ca/belphegor/vol5_no1/articles/05_01_nicaise_dino_fr_cont.html

[4]http://bd.casterman.com/articles_detail.cfm?ID=168

[5]Manga Les Misérables, Studio Variety Artwork

[6]Adaptation BD A la Recherche du temps perdu, Un amour de Swann, aux éditions Delcourt. 

[7] Idem

[8]Adaptation manga A la Recherche du temps perdu, aux éditions Soleil.

 

    Discussion

    3 Responses to “Sur les adaptations des oeuvres littéraires en bande dessinée”

    1. Article étrange, qui brasse large, affirme tout et son contraire, fait des suppositions non étayées sur la tactique marketing des éditeurs, puis les contredit, tire des généralités d’un exemple particulier…
      Est-ce une réduction (adaptation ?) d’un mémoire plus étoffé ?

      Posted by Laurent Gidon | 13 juillet 2012, 16 h 47 min
      • Oui, Noémie a cherché à faire plus court après le long article sur le Roi Arthur. On a encore un problème de format avec ce genre d’articles. Du coup on a demandé à Noémie si elle pouvait plancher sur une série d’articles plus spécifiques (un article consacré uniquement au Peter Pan de Régis Loisel, par exemple), qui devraient lui permettre d’élaborer sa thèse sur la durée.

        Posted by Fingo | 13 juillet 2012, 18 h 43 min

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